ZG

Pour la première fois depuis 5 ans et la troisième depuis le début des années 2000, l’équipe Androni n’était pas au départ du Giro. Et pour cause, l’équipe n’existe plus ou est plutôt reléguée au niveau continental sous le nom de GW Shimano-Sidermec. C’est donc l’occasion de retracer ce parcours inédit et semée d’embuches de la structure italienne de Gianni Savio et par la même occasion offrir au vainqueur du Fantagiro 2023 un maillot de l’équipe ZG Mobili de 1993, une des premières saisons où ce guru du cyclisme transalpin était derrière le volant.

Pour beaucoup d’amateurs de cyclisme, la formation Androni est synonyme d’équipe-au-maillot-rempli-de-micro-sponsors-et-dont-les-coureurs-partent-dans-l’échappée-matinale-des-étapes-de-plaine-du-Giro. Mais cette équipe était bien plus qu’une figurante dans un cyclisme d’une autre catégorie, puisqu’elle a gagné des courses importantes et surtout formé et lancé un grand nombre d’excellents coureurs dans le monde professionnel, un nom sur tous : Egan Bernal ! Mais après 30 ans de bons et loyaux services, l’équipe de Gianni Savio a plus ou moins dû fermer boutique faute de sponsors à la fin de 2022. Une structure continentale existe encore en Colombie, mais on parle alors plus de la Vuelta a Tachira que du Giro d’Italia. Comment en est-on arrivé là ? Et qu’est-ce que le parcours de Gianni Savio nous enseigne sur l’état actuel du cyclisme ? Vaste question que nous aborderons en retraçant l’histoire de l’équipe et ses récents déboires.

En 1991, le fabricant de meubles ZG Mobili entre dans le monde du cyclisme comme sponsor principal de l’équipe anciennement appelée Malvor-Sidi et dirigée par la légende du cyclisme italien Dino Zandegù, vainqueur du Tour des Flandres 1967. La structure est en fin de cycle et n’a plus grand-chose à offrir à un peloton qui pédale à toute vitesse vers le XXIème siècle. L’arrivée de Gianni Savio comme directeur sportif en 1992 ne change pas vraiment la tendance, si ce n’est pour l’arrivée de quelques coureurs sud-américains comme Nelson ‘Cacaito’ Rodriguez ou Leonardo Sierra. Les choses changent réellement en 1996, lorsque la ZG Mobili fusionne avec l’équipe colombienne Gaseosas Glacial pour créer la nouvelle structure Selle Italia, une équipe italo-colombienne de 36 coureurs, armée pour affronter le cyclisme moderne et mondialisé. C’est le début de la formation de Gianni Savio qu’on connaîtra plus récemment sous le nom d’Androni Giocattoli. Car l’équipe a changé de noms à plusieurs reprises. Selle Italia, Kross, Aguardiente, Colombia, Serramenti PVC et Androni Giocattoli à partir de 2010. Pendant certaines périodes, l’équipe avait aussi un sponsor gouvernemental, comme la Colombie entre 2002 et 2005 ou le Venezuela entre 2012 et 2014, prouvant le lien étroit du manager avec ces pays. Un lien qui lui permettra aussi d’occuper le poste de sélectionneur de l’équipe nationale colombienne et d’obtenir le titre de champion du monde du contre-la-montre en 2002 avec Santiago Botero. On ne citera pas tous les autres sponsors secondaires qui constituaient une marque de fabrique de l’équipe dont le maillot était rempli de petits logos illisibles de marques contentes malgré tout de financer le projet.

Mais quel projet ? Depuis sa découverte de l’Amérique du Sud à la fin des années ’80, Gianni Savio a maintenu un rapport étroit avec le Venezuela et la Colombie. Il y allait dénicher des pépites ou des coureurs ayant été rejetés par les grosses écuries pour leur faire gouter le cyclisme de haut niveau en Europe.

Le précurseur fut le colombien Nelson ‘Cacaito’ Rodriguez, le premier à donner raison à Savio dans sa recherche de talents sud-américains. Rodriguez avait été écarté de la formation Kelme qui était à l’époque l’importateur officiel de coureurs colombiens en Europe. Il obtint une deuxième chance au sein de la formation ZG Mobili, qu’il saisit sans complexes pour terminer 6ème du Giro en 1994 et remporter l’étape de Vol Thorens du Tour de France de la même année devant Piotr Urgrumov et Marco Pantani, rien que ça. Freddy Gonzales lui emboita le pas quelques années plus tard pour remporter à deux reprises le classement de la montagne du Giro (2001 et 2003), tout comme le vénézuélien José Rujano qui monta sur la troisième marche du podium du Giro 2005 avec le maillot du meilleur grimpeur et fut un des rares coureurs à pouvoir rivaliser en montagne avec Alberto Contador lors du Giro 2011, notamment lors des arrivées sur l’Etna et le Grossglockner.

Une autre époque...

Si on exclut Ivan Sosa, qui a malheureusement raté le passage en World Tour après ses débuts chez Androni, le dernier Sud-américain à avoir fait briller le maillot fut Egan Bernal. Le Colombien arriva en Italie en 2016 après avoir essentiellement pratiqué le VTT pour signer un contrat professionnel à l’âge de 19 ans. Il fallait du cran et un nez fin pour signer un gamin sans expérience et le faire traverser l’océan pour lui faire découvrir le monde cycliste. Deux ans plus tard il signe chez Sky après une série de victoires et places d’honneur prestigieuses dans des tours et des classiques, surtout italiennes. Trois ans après son arrivée en Europe, Egan Bernal devint le plus jeune vainqueur du Tour de France.

Une des premières interviews d'un jeune Colombien en maillot blanc à Tirreno-Adriatico

En parallèle, l’équipe lançait aussi des jeunes coureurs italiens qui y passaient leurs premières saisons en tant que professionnels avant d’éventuellement faire le bond vers les formations du niveau supérieur. Alessandro De Marchi, Diego Rosa, Fabio Felline, Andrea Vendrame, Fausto Masnada, Davide Ballerini, pour ne citer que quelques noms récents et bien connus des passionnés, font partie des coureurs ayant été formés et lancés dans le cyclisme de haut niveau par Gianni Savio.

Mais l’équipe a fait autre chose que former des jeunes talents. A la fin des années ‘90 et au début des années 2000, elle luttait pour les podiums dans les tours et pour la victoire dans les courses d'un jour. Jusqu’en 2015, l’équipe était régulièrement invitée dans les principales classiques pavées de printemps, du Nieuwsblad au Tour des Flandres, en passant par le GP de l’E3 ou Gand-Wevelgem. Les plus belles perles au palmarès de la formation Androni sont les victoires à la Flèche Wallonne 2009 de Davide Rebellin qui avait suivi celle de Michele Scarponi à Tirreno-Adriatico. Le grimpeur italien était de retour en activité après sa suspension pour dopage dans l’affaire Puerto. Il rebondit chez Androni en 2009 où il remporte directement la prestigieuse course des deux mers et offre des beaux résultats à son sponsor au cours des saisons 2009-2010, comme des victoires d’étape au Giro et une deuxième place au Tour de Lombardie 2010. Quant à Davide Rebellin, il débarque auprès de Savio en 2009, après la dissolution de l’équipe Gerolsteiner. Il a 38 ans et personne ne croit plus en lui. Pourtant, il remporte la Flèche Wallone devant Andy Schleck avant de terminer 3ème de Liège-Bastogne-Liège, ce qui constituait un énième podium pour le regretté Rebellin, mais aussi un signe d’appartenir à la cour des grands pour Gianni Savio et sa formation.

Davide Rebellin sur le Mur de Huy

Après cette période magique, les résultats commencent à se faire plus rares. Invités dans les classiques du Nord, les jeunes sud-américains et les néo-pros italiens font peine à voir et la direction de l’équipe n’arrivera pas à suivre budgétairement le train imposé par le système World Tour. Gianni Savio se replie sur les courses italiennes mais subit la honte de ne pas être invité au Giro en 2016 et 2017, une catastrophe pour l’image de l’équipe et les sponsors qui commencent à douter du projet. Les temps sont durs pour le directeur sportif qui luttera chaque année pour se faire inviter au Giro, trouver des investisseurs et éviter la fermeture de la structure. Il tentera aussi de faire instaurer un système de prime de valorisation pour les jeunes coureurs, comme cela se fait dans le football, permettant aux équipes formatrices de bénéficier partiellement des retombées financières qu’un ancien poulain peut rapporter s’il réussit sa carrière comme Egan Bernal. Mais cette idée séduisante restera sans suite, notamment parce que le système a changé et que les équipes World Tour commencent à créer leur propre structure de formation permettant de faire grandir les jeunes talents qui se lancent d’ailleurs de plus en plus jeunes dans le circuit de haut niveau. Les Gianni Savio de ce monde sont dépassés et la dernière tentative de se faire sponsoriser par une start-up du secteur des nouvelles technologies marquera la fin de l’histoire de l’équipe. La société Drone Hopper sera en effet incapable d’honorer ses engagements pendant la saison 2022 et si Gianni Savio réussira à payer les salaires de ses coureurs avec l’aide de son fidèle ami Mario Androni, il hissera drapeau blanc, fatigué de lutter contre les moulins à vent.

Cette histoire contribue aussi à expliquer la crise profonde que traverse le cyclisme italien depuis plusieurs années. Sans équipe World Tour depuis la dissolution de Lampre en 2016, l’Italie est à peine capable de faire survivre les formations professionnelles de deuxième catégorie, malgré son statut de pays de référence du cyclisme. Pourtant, le pays fournit encore un grand nombre de coureurs. En 2023, ils sont 55 dans le peloton World Tour, seules la France (83) et la Belgique (58) font mieux. Mais l’absence d’une structure nationale n’aide pas à faire grandir les jeunes champions et les quelques « fenomeni » transalpins sortis ces dernières années comme Filippo Ganna ou Jonathan Milan sont plutôt issus de la piste. La parabole d’Androni Giocattoli peut aussi aider à expliquer cette situation. Car malgré ses liens avec l’Amérique du Sud, l’équipe étaient profondément italienne : un sponsor que les italiens connaissent bien, mais inexistant en dehors de la botte, des vélos italiens toujours différents, mais toujours tricolores (Daccordi, Bianchi, Guerciotti, Kuota, Bottecchia), rigoureusement en Campagnolo, of course, le casque et les lunettes Salice. Bref, le cyclisme italien des années ’70 à ’90. Mais les choses ont changé et se baser sur le capital local ne suffit plus. Les marques italiennes de vélos, d’accessoires ou de vêtements sont pour la plupart intégrées dans des grands groupes internationaux et tournées vers le marché mondial. Elles s’en foutent du cyclisme italien. En même temps, l’Italie elle-même s’en fout du cyclisme italien. Le vélo ne reçoit que très peu d’espace médiatique. Le Giro n’est même pas mentionné dans les journaux télévisés, même la Gazzetta dello Sport, le journal organisateur, relègue sa propre course en arrière-plan face au football-roi. La tentative des organisateurs de ramener le champion du monde sur les routes du Giro après 11 ans (la dernière fois qu’on avait vu un maillot arc-en-ciel au Giro c’était celui de Marc Cavendish en 2012) s’est malheureusement soldée par un abandon pour Covid après une semaine et le maigre spectacle offert par les autres cadors sur les routes du Giro 2023 ne permettra pas vraiment de remettre la course rose au centre de l’attention. Ni de miraculeusement attirer des nouveaux sponsors pour créer une structure World Tour dont l’Italie aurait tellement besoin.

La dernière des 15 victoires de l'équipe Androni sur le Giro

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