Un des maillots à gagner lors de la Fantavuelta 2026, est une tunique de l’équipe Katusha de 2009, l’année du début de l’équipe Russe dans le peloton. Un maillot qui convient bien au Tour d’Espagne, car le coureur le plus représentatif de la défunte équipe a fait briller ses couleurs à maintes reprises sur les routes de son pays. Voici l’histoire de l’équipe Katusha et de son héros Joaquim « Purito » Rodriguez.
Vuelta 2010, un coureur espagnol de 31 ans de l’obscure équipe russe Katusha s’empare du maillot de leader au terme de l’étape des Lagos de Covadonga. Il s’appelle Joaquim Rodriguez. Il n’est pas inconnu, il a déjà remporté des étapes dans des courses importantes, dont le Tour de France quelques semaines auparavant, et la médaille de bronze aux Championnats du monde de Mendrisio en 2009, mais il n’est pas considéré comme un leader pour les grandes courses, au mieux comme un puncheur capable de quelques exploits isolés. Ceux qui suivent le peloton de près savent qu’on l’appelle « Purito » depuis une histoire banale lors de ses premières années professionnelles. A l’époque, il avait lâché ses équipiers dans une côte lors d’un entrainement et avait fait semblant de fumer un cigare - un « puro » en espagnol - en les voyant arriver en haut de la montée, histoire de les chambrer, de leur montrer qu’il avait eu le temps de s’en griller une en les attendant. Mais le soir à l’hôtel, ses camarades lui donnent un vrai « puro » et obligent le jeune insouciant de le fumer devant le directeur sportif Manolo Sainz et les représentants des sponsors venus en visite ce jour-là. La situation fut visiblement mémorable, au point de créer un des surnoms les plus iconiques de la décennie. Mais revenons-en à la Vuelta 2010 et au maillot rouge endossé par Rodriguez après les Lagos de Covadonga. Le jour suivant, l’Espagnol originaire de Barcelone perd 6 minutes lors du contre-la-montre de 40 kilomètres autour de Pañafiel et dit adieu aux rêves de victoire au classement général.
Deux ans plus tard, Giro 2012. « Purito » domine en long et en large le Tour d’Italie. Il gagne deux étapes, obtient six autres top-5, limite la casse lors des deux premiers contre-la-montre, mais doit défendre 31 secondes d’avance sur Ryder Hesjedal lors du dernier chrono de 28 kilomètres dans les rues de Milan. En vain. L’Espagnol craque face à un adversaire qui était loin d’être un spécialiste des épreuves individuelles. Il perd 47 secondes et voit s’envoler la tunique rose qu’il avait gardé pendant 10 jours.
La même année, Vuelta 2012. Rodriguez et son équipe Katusha n’ont plus besoin de présentations. Ils font partie des cadors du peloton et peuvent compter sur un palmarès de premier ordre. El Purito est maillot rouge grâce à ses trois victoires d’étape et le paquet de secondes de bonifications qu’il est allé chercher sur des sprints divers. Il a même passé le contre-la-montre relativement indemne pour ses standards. Tous les voyants sont au vert cette fois. Mais sur les routes menant à Fuenté Dé lors de la 17ème étape, avant même que les caméras de télévision lancent le direct, il est victime d’un guet-apens organisé par Alberto Contador. Rodriguez est attaqué par El Pistolero alors qu’il ne s’y attendait pas. Esseulé, il essaye de se défendre pendant de nombreux kilomètres mais finit par se faire contrer sur un faux plat par ce suceur de roue d’Alejandro Valverde pour finalement perdre 2’38 sur Contador, 2’32 sur Valverde, et surtout perdre la Vuelta, devant se contenter d’une nouvelle troisième place sur le podium à Madrid après celle de 2010.
Florence 2012. Championnats du monde sur un parcours exigeant. Rodriguez attaque dans l’avant dernière bosse. Les poursuivants Nibali, Valverde et Rui Costa ne sont pas loin, mais Nibali n’arrive pas à réduire l’écart seul, avec Rui Costa et Valverde sur le porte-bagage. Finalement, c’est Rui Costa qui attaque du groupe des poursuivants peu avant la flamme rouge et au lieu de le suivre et neutraliser l’action, Valverde qui n’a pas pris un relais depuis des kilomètres, reste sagement dans les roues de Nibali en attendant que le Requin de Messine épuisé bouche le trou pour griller tout le monde au sprint. Erreur scandaleuse et égoïste d’El Bala qui permet à Rui Costa de revenir sur Rodriguez à 300 mètres de l’arrivée et de le battre au sprint pour devenir le champion du monde le plus improbable des années 2010. Pour paraphraser le footballeur Didier Drogba qui n’a rien à voir dans l’histoire mais fut l’auteur, quelques années plus tôt, d’une phrase devenue légendaire, « It was a fucking disgrace ! ».
Purito Rodriguez et son maillot Katusha ont malheureusement connu plusieurs drames sportifs et ceux qui ont suivi le cyclisme à cette époque ont encore du mal à comprendre comment le champion espagnol n’a jamais réussi à remporter un grand tour lors de ses meilleures années, qui étaient bizarrement celles de la trentaine passée. Mais on n’a pas envie de se souvenir de Purito que pour ses défaites, aussi cruelles qu’elles soient.
Car Rodriguez, c’était un vrai coup de cœur. Un pur grimpeur, un physique un peu bizarre, avec une tête disproportionnellement grande pour son 1m69, une allergie au contre-la-montre, comme les purs montagnards, mais un sourire permanent et un cigare de temps en temps. Et surtout un punch comme on en a rarement vu. C’est simple, entre 2010 et 2016, Rodriguez était presque imbattable sur les arrivées en côte, surtout lorsque les pourcentages des pentes étaient à double chiffre. Il se fit berner à quelques reprises par Alejandro Valverde, ce qui explique qu’il n’a qu’une seule Flèche Wallonne à son palmarès, mais sinon, n’importe quelle rampa, n’importe quelle côte, n’importe quel muro, c’était SON terrain. On se souvient aussi de ses deux victoires au Tour de Lombardie, dont une remportée sous le déluge, des 2 victoires d’étape sur le Giro, de ses 3 succès au Tour, ses 9 bouquets à la Vuelta.
Joaquim Rodriguez était un des derniers héros cyclistes d’un autre temps. Il avait commencé chez ONCE pour poursuivre une carrière classique dans les équipes espagnoles de l’époque, comme Saunier-Duval ou Caisse d’Epargne. Il mit cependant du temps à percer, et après quelques saisons en demi-teinte, il signe chez Katusha en 2010 et en deviendra le coureur phare.
L’équipe avait été créé en 2009, lorsqu’un conglomérat de grandes entreprises russes comme Gazprom, Itera ou Rostechnology décident de reprendre la structure Tinkoff Credit Systems appartenant à l’homme d’affaire russe Oleg Tinkoff. Celui même qui reviendra dans le vélo quelques années plus tard en s’offrant l’équipe Saxo Bank pour notamment engager la star du moment Peter Sagan. L’objectif du Russian Global Cycling Project voulu par l’oligarque Igor Makarov avec le soutien de Vladimir Poutine est en partie sportif, mais essentiellement patriotique. La première équipe World Tour russe de l’histoire copie le modèle Astana créé en 2006 et n’affiche pas de sponsor commercial, mais un nom, Katusha -diminutif de Catherine dans la langue de Tolstoi, qui rappelle la grandeur du pays. Andrei Tchmil est le premier manager de la team, alors que des coureurs russes comme Sergei Ivanov, Pavel Brutt ou Vladimir Karpets offrent des premières émotions nationalistes, pendant que les victoires de coureurs comme Pippo Pozzato, Ben Swift ou Danilo Napolitano montrent que la formation ne se contentera pas de jouer la carte locale, mais compte bien être compétitive au niveau international. L’arrivée en 2010 de Joaquim Rodriguez qui remporte d’emblée une étape au Tour et une à la Vuelta, confirme cette ambition. L’équipe Katusha se renforcera d’année en année, en gardant une base de coureurs nationaux complétant une formation assez hétéroclite. L’arrivée de Dani Moreno en 2011 sera décisive pour changer radicalement la carrière de Purito Rodriguez, déjà âgé de 33 ans. Car Moreno était l’alter ego parfait pour Rodriguez. Même profil de super-puncheur, il se spécialise dans le rôle de poisson pilote pour puncheur, lançant son leader sur les raidards du monde entier. Le nombre de victoire de Purito grimpe en flèche et les grands succès frôlés de peu, relatés en début d’article, se situent dans cette période.
Mais l’équipe Katusha ne se contente pas de la sympathie récoltée par le brave Purito. Elle développe aussi ses capacités de briller sur les classiques, avec Alexandr Kristoff qui arrive dans l’équipe en 2012 avec un palmarès presque vierge et y deviendra le colosse qu’on sait. Avec Luca Paolini et le jeune Marco Haller, il formera la base d’un groupe de flandriens avec qui il faudra sérieusement compter dans les années 2012-2016. La paire Kristoff-Paolini est la version sur pavés du couple Rodriguez-Moreno. L’Italien étant un poisson pilote parfait pour le Norvégien, lui offrant, par exemple, Milan-Sanremo sur un plateau d’argent en 2014. Tout en étant capable de jouer les premiers rôles, comme lors du Nieuwsblad en 2013 ou dans cette édition dantesque de Gand Wevelgem en 2015, qu’il remporta devant Niki Terpstra et Geraint Thomas.
On a tendance à l’oublier, mais à l’époque, l’équipe Katusha fait partie de grandes écuries du circuit, capable de gagner des Monuments, des grandes classiques, de monter sur les podiums des grands tours ou de remporter des tours d’une semaine, comme le Tour de Suisse remporté à deux reprises par Simon Spilak, un coureur qui ne gagnait que lorsqu’il roulait sur les routes helvétiques. L’équipe déniche des jeunes talents comme Nils Politt ou Jhonatan Restrepo et continue de développer le cyclisme russe en lançant des coureurs comme Egor Silin, Anton Vorobyev, Sergei Chernetskii ou Ilnur Zakarin, dont on se souviendra plus comme le pire descendeur de l’histoire que comme un grimpeur capable de monter sur le podium de la Vuelta en 2017. Mais après la retraite de Purito Rodriguez en 2016 et le départ d’Alexandr Kristoff à la fin de la saison 2017, la situation commence à se compliquer.
L’équipe était devenue suisse au début de la saison 2017 grâce à son siège qui se trouvait à Genève depuis plusieurs années et officiellement à cause de l’arrivée du sponsor Alpecin qui avait compensé le progressif retrait des investissements russes. Un retrait qui peut avoir plusieurs explications : des nouvelles priorités de la part des financiers russes comme la Coupe de Monde de football 2018, la création d’une équipe cycliste avec un charactère russe bien plus prononcé comme la Gazprom – Rusvelo, mais aussi un changement du climat politique international et de la position de Vladimir Poutine sur l’échiquier mondial. Fini l’ère de la Russie bien intégrée dans les institutions internationales. Fini le temps où les oligarques vivaient leurs vies de milliardaires dans les grandes capitales occidentales avec la bénédiction du nouveau tsar, tout en finançant leur joujou sportif pour le plaisir du public européen. Les prémices de la rupture totale entre la Russie et l’Occident apparaissent en cette fin de décennie, et l’équipe Katusha en est une des victimes. D’autant plus que l’arrivée du meilleur sprinter du moment Marcel Kittel en 2018 est un flop total, ce qui enfonce d’avantage le clou et entrainera la fin de l’histoire de Katusha. Celui qui avait remporté 5 étapes au Tour de France 2017 avec le maillot Quick Step ne remporte que deux sprints à Tirreno-Adriatico pour sa première saison chez Alpecin-Katusha. L’année suivante, il gagne le Trofeo Palma à Majorque en début de saison mais annonce la rupture de son contrat et son départ immédiat à la retraite après sa 99ème place au Scheldeprijs, le championnat du monde du sprint. Trop de pression pour le sprinter de Thuringe, dont les cheveux blonds parfaitement peignés ne formeront jamais une association légendaire avec les shampoings Alpecin…
Sans leader, sans financement, sans projet à long terme, sans soutien politique, l’équipe Katusha arrête les frais à la fin de la saison 2019, en vendant sa licence World Tour à la formation Israel Cycling Académy qui tentera à son tour de promouvoir les coureurs nationaux dans le peloton international…
Depuis l’invasion russe en Ukraine, la fédération de cyclisme adis dirigée par le fondateur de Katusha Igor Makarov a été sanctionnées par l’UCI qui a également retiré la licence à l’équipe Gazprom – Rusvelo. Il n’y a plus que deux coureurs de nationalité russe parmi les 34 équipes World Tour et Pro Tour : Alexandr Vlasov et Gleb Syritsa. Et si le destin du cyclisme russe n’a qu’une importance limitée par rapport au drame d’une guerre qui n’en finit plus, il montre comme la violence et le conflit peuvent effacer toutes les joies d’une belle épopée sportive caractérisée par le sourire et le cigare de Joaquim Purito Rodriguez.

