De Château d’Ax à Gatorade, l’histoire de Gianni le taciturne

Un des prix à remporter lors du FantaGiro 2021 est un maillot de l’équipe Gatorade de 1991. L’occasion de revenir sur l’histoire de cette formation qui a accueilli le champion le plus discret et pourtant le plus complet des années ’90.

Gianluigi Stanga est un nom qui pèse dans l’histoire du cyclisme, et en particulier dans l’histoire du cyclisme italien. Et pour cause, cet ancien coureur amateur n’a que 34 ans lorsqu’il créé en 1983 une équipe professionnelle, la Mareno Wilier Triestina, dont la structure restera active pendant 17 ans et récoltera d’innombrables succès. Après les débuts sous le sponsor des Supermercati Brianzoli, marqués par le passage des coureurs importants, mais en fin de carrière comme Gianbattista Baronchelli, Francesco Moser ou Claudio Corti, la formation de Stanga entre dans une autre dimension entre 1987 et 1988, avec l’arrivée conjointe du sponsor Château d’Ax et de deux coureurs jeunes et talentueux: Gianni Bugno et Tony Rominger. Le jeune suisse montre très vite de bonnes aptitudes en contre-la-montre, dans les montagnes et par conséquent, dans les tours d’une semaine. Il remporte deux Tirreno-Adriatico consécutifs en 1989 et 1990, ainsi que le Tour de Lombardie 1989, mais Rominger quittera l’équipe au terme de la saison 1990 pour rejoindre la Toshiba de Bernard Tapie.

En fin de compte, l’histoire de l’équipe Château d’Ax, devenue Gatorade à partir de 1991, sera essentiellement marquée par sur un seul homme: Gianni Bugno. Et ce, malgré d’autres bons coureurs, comme le sprinter Giovanni Fidanza, qui remportera quelques étapes sur les grands tours et le classement à point du Giro 1989. Mais à l’époque, Gianni Bugno méritait toutes les attentions, car il était tout simplement un des cyclistes les plus talentueux de sa génération. Peut-être un des derniers coureurs vraiment complets, capable de gagner sur tous les terrains: sprints, classiques pavés, course d’un jour vallonnées, contre-la-montres, tours d’une ou de trois semaines. Son seul point faible, c’était son mental, pas toujours à la hauteur. Si son manque d’enthousiasme communicatif et sa timidité avec les médias donnaient l’impression d’avoir à faire à un athlète concentré et rigoureux, Bugno pouvait se laisser distraire par les plaisirs de la vie, tout en doutant de ses capacités dans certains moments décisifs. Les journalistes italiens lui donnèrent le surnom de « Vedremo » (« On verra ») qui était sa réponse standard à toute question sur les courses à venir… Cette anecdote montre son caractère taciturne et réservé, mais aussi un certain manque d’ambition et un mental fragile, qui l’ont probablement empêché d’avoir un palmarès plus riche, même si la liste de victoires est longue et en ferait rêver plus d’un.

Rapide et résistant, Gianni Bugno a remporté toutes les semi-classiques italiennes, de la Coppa Agostoni à Milan-Turin, en passant par le Giro del Lazio, del Piemonte, d’Emilia, dell’Appenino ou le Tre Valli Varesine. Il s’impose à Sanremo en 1990 en partant seul dans la Cipressa et remporte la Clasicà San Sebastian 1991 et la défunte mais prestigieuse Wincanton Classic en 1990. Ironie du sort pour le lombard qu’il est, il ne remportera jamais le Tour de Lombardie et attendra de passer sous le sponsor Polti en 1994 pour remporter le Tour des Flandres. Mais en ce qui concerne les courses d’un jour, on retiendra surtout son doublé aux Championnats du Monde en 1991 et 1992. En 1991 à Stuttgart, il s’impose en réglant un petit groupe composé de Steven Rooks, Miguel Indurain et le colombien Alvaro Mejia, alors que l’année suivante à Benidorm, il gagne le sprint d’un groupe d’une vingtaine de coureurs devant Laurent Jalabert et Dimitri Konyshev. Il devient le quatrième coureur de l’histoire à confirmer son titre arc-en-ciel, après Georges Ronsse (1928-1929), Rik Van Steenbergen (1956-1957) et Rik Van Looy (1960-1961), ce qui le propulse dans le panthéon des grands de l’histoire du cyclisme.

Mais Gianni Bugno était bien plus qu’un chasseur de classiques. Au Giro 1990, avec son maillot Château d’Ax, il endosse le maillot rose au terme du prologue à Bari et ne le quittera plus jusqu’à Milan, dominant le Giro de fond en comble, avec trois victoires d’étape et le classement à points en bonus. L’Italie pense avoir trouvé le digne successeur des Saronni et Moser. Mieux, avoir trouvé celui qui rapportera le maillot jaune dans la Péninsule après une longue attente datant de l’époque de Gimondi. Surtout qu’après son succès au Giro, le Lombard termine 7ème du Tour quelques semaines plus tard, après avoir levé les bras à l’Alpe d’Huez et à Bordeaux. 1990, c’est aussi le Tour de l’échappée bidon de Claudio Chiappucci qui doit uniquement céder son maillot jaune à Greg Lemond lors du dernier contre-la-montre. Mais les analystes italiens misent plus sur Gianni le taciturne. Meilleur au contre-la-montre, plus stratégique, plus moderne que le virevoltant mais inconsistant Chiappucci. L’Italie se met alors à rêver dans une nouvelle rivalité digne de celle opposant Coppi et Bartali. Et il faut dire, que ça tenait la route. D’un côté Gianni « Vedremo » Bugno : froid, introverti, pudique, calculateur, rouleur au regard glacial. De l’autre Claudio « El Diablo » Chiappucci : imprévisible, instinctif, audacieux, attaquant, grimpeur au regard de braise. Ils étaient tous les deux lombards, mais représentaient deux manières de rouler à vélo très différentes. Leur rivalité sur les routes ne durera pas longtemps et l’avènement du Roi Miguel Indurain à la même époque a fait en sorte que leur combat se résumait à une lutte pour la deuxième place, réduisant un peu l’ampleur et l’importance du duel fratricide.  

Le premier volet de ce duel aura lieu au Tour de France 1991, lorsque les deux italiens semblent pouvoir rivaliser avec Miguel Indurain dans la montagne, même si le total de 130 kilomètres de contre-la-montre individuel les empêche de réellement contester le premier sacre du nouveau Roi de Navarre. Chiappucci remporte l’étape reine des Pyrénées, alors que Bugno remporte sa deuxième victoire consécutive à l’Alpe d’Huez. Ils termineront respectivement troisième et deuxième sur le podium à Paris, avec la promesse de revenir et lutter de manière encore plus acharnée.

En 1992, alors que Chiappucci s’incline face à Indurain sur le routes du Giro, Bugno fait l’impasse sur son tour national pour mieux se préparer pour le Tour. Il compte bien y faire briller son maillot arc-en-ciel avec l’aide de son nouvel équipier chez Gatorade, Laurent Fignon, engagé pour supporter Bugno dans sa quête au maillot jaune. Cette Grande Boucle qui part du Pays Basque et fait l’impasse sur les Pyrénées, est assommée par Indurain lors du contre-le-montre de Luxembourg, où il relègue tous ses adversaires à plus de 3 minutes. Lors de la 11ème étape arrivant à Mulhouse, Laurent Fignon remporte son dernier succès sur la Grande Boucle, après avoir attaqué dans le Grand Ballon et résisté au retour du peloton tiré par la Castorama de son ancien mentor et ami Cyril Guimard. Vient alors la fameuse étape du Sestrière, où Claudio Chiapucci entre dans la légende en passant en tête les cinq cols prévus au programme pour s’imposer au terme d’une échappée de 190 kilomètres. Les tifosi du Diablo ne pardonneront jamais à Bugno d’avoir fait travailler son équipe dans la troisième ascension du jour, le Col de l’Iseran, réduisant sensiblement l’avance de Chiappucci, faisant ainsi une faveur à un Miguel Indurain déjà esseulé. Lorsqu’on sait que Bugno sera lâché par Indurain dès les premiers lacets de la montée vers le Sestrière et qu’ensuite, l’Espagnol sera victime d’une terrible défaillance –peut-être la seule de sa carrière – dans les derniers kilomètres, on peut effectivement questionner cette approche tactique qui a surtout permis à Indurain de limiter les dégâts. Mais en toute objectivité, le travail d’Abelardo Rondon et Laurent Fignon dans le Col de l’Iseran a eu un impact relatif sur l’issue du Tour 1992. Si les fans de Chiappucci peuvent en vouloir à quelqu’un, c’est surtout aux organisateurs du Tour de France qui cette année-là avaient prévu un parcours avec 200 kilomètres de contre-la-montre, dont 137 en individuel, et seulement deux vraies étapes de haute montagne. Un parcours qui serait inimaginable aujourd’hui.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là, et c‘est bien là que réside la magie du récit des grandes courses du passé. Le lendemain, la deuxième étape alpestre s’annonce tout aussi terrible: Galibier, Croix de Fer et arrivée en haut de l’Alpe d’Huez. Inspiré par son compatriote et par les signes de faiblesses montrés par Indurain, Gianni Bugno décide de passer à l’attaque dès le Col du Galibier en compagnie de Laurent Fignon. Il rêve d’un exploit similaire à celui de son compatriote. Un exploit sur l’Alpe d’Huez qu’il a déjà dompté à deux reprises lors des deux derniers passages. Mais n‘est pas El Diablo qui veut. Le couple Gatorade, accompagné de Robert Millar et Franco Chioccioli, n’arrive pas à créer un écart important avec le groupe où le maillot jaune est encore bien entouré. Pire, à quelques mètres du sommet, Bugno et Millar chutent dans un virage, probablement à cause de quelques supporters trop enthousiastes. Avec 40 secondes de retard en haut du Galibier, Indurain et les Banesto reviennent dans la descente et annihilent les rêves du champion du monde. Il ne fera pas mieux que Chiapucci, il ne fera pas comme Coppi. Il ne sera pas invaincu sur l’Alpe d’Huez. Abattu mentalement, Bugno craquera dès le Col de la Croix de Fer et perdra 6 minutes sur Indurain et Chiapucci ce jour-là. Il se rachètera lors du dernier contre-la-montre pour monter sur la troisième marche du podium, qui ressemblera à celui de l’année précédente, sauf que les Italiens changeront de place aux côtés du Roi Miguel.

Cette défaillance dans l’étape de l’Alpe d’Huez laissera des traces dans le mental fragile de Gianni le taciturne. Il doute sur ses capacités de remporter un grand tour, ce qui ouvre une brèche qu’il n’arrivera plus à colmater. L’année suivante, il arbore toujours le maillot arc-en-ciel sur les routes du Tour, mais alors qu’il occupe la quatrième place du général, Bugno craque dès la première étape alpestre, dans le Galibier. Il terminera 20ème du Tour, à 40 minutes d’Indurain et décidera de ne plus lutter pour le classement général d’un tour de trois semaine, se concentrant sur les courses d’un jour. A la fin de la saison 1993, le sponsor Gatorade se retire, satisfait de son investissement qui a permis de faire connaître dans le monde entier ce nouveau concept de boisson énergétique. Il sera remplacé par le sponsor Polti qui permettra à Gianni Stanga de poursuivre l’aventure au sein du peloton jusqu’en 2000 avec beaucoup d’autres histoires à la clé.

Commentaires

Magnifique histoire, merci -

Portrait de piticoujou
Magnifique histoire, merci - les souvenirs qui remontent.... Ce Bugno, quand même... C'était fort de planter Jalabert - et le reste de l'armada française dans l'échappée - dans le sprint de Benidorm... https://www.youtube.com/watch?v=ct00vWKTpQA

ah l'Alpes d'Huez 1992... j'y

Portrait de Tutto Bene
Bel article, oh nostalgie...l'Alpe d'Huez 1992... j'y étais :) mon premier contact avec le tour.... ce podium 92 avait de la gueule avec le jaune, les pois et l'arc en ciel... c'est vous dire si remporter ce maillot Gatorade serait une consécration :D

Un peu jeune pour connaitre

Portrait de patxi
Un peu jeune pour connaitre cette période mais un grand merci pour ces articles! On aime fantacycling pour le jeu mais aussi pour ces belles histoires! Motivation supplémentaire pour remporter ce beau maillot historique!